RECENSION DE LIVRE
   
 

En quête de police transnationale, vers une sociologie de la surveillance à l’ère de la globalisation

traduction de
In Search of Transnational Policing : Towards a Sociology of Global Policing

James W. Sheptycki
Bruxelles, De Boeck et Larcier, 2005
Londres, Ashgate, 2002 pour l’édition originale

   
 

Une des raisons les plus souvent invoquées pour augmenter, étendre et justifier la coopération policière internationale est l’ampleur ou la gravité du problème de la criminalité organisée transnationale. Dans cet ouvrage, James Sheptycki démontre magistralement que cette équation n’est représentative ni de la réalité criminelle ni de la réalité policière. Après avoir étudié des centaines de dossiers et observé sur le terrain les activités quotidiennes d’une unité multinationale de police près du tunnel sous la Manche, l’auteur fait une description détaillée du travail quotidien de la police transnationale, qui passe de la répression de la contrebande d’objets d’art et d’antiquités aux extraditions en passant par le contrôle de l’immigration illégale. De plus, dans toutes ces affaires le travail de l’unité de police transnationale étudiée par Sheptycki (la European Liaison Unit) se trouvait surtout au niveau du transfert d’information au sujet de personnes, de véhicules et de marchandises entre les organisations policières de divers pays. C’est qu’en fait le contrôle concret de la plupart des activités criminelles transnationales se fait au niveau local, c’est-à-dire là même où elles ont lieu; le rôle typique des instances internationales reste souvent accessoire ou limité à des affaires particulières, et dans ces cas il s’agit surtout de servir de voie d’échange d’information entre les polices locales et nationales.

La collecte, la conservation, l’analyse et la communication d’information sont bien sûr les fonctions où le développement et l’adoption de nouvelles technologies ont le plus d’impact. L’informatique et les TIC en général ont progressé à un rythme vertigineux depuis la création des premières organisations policières transnationales et les ont profondément modifiées. En fait la majeure partie du travail de ces organisations existe seulement parce qu’existe une technologie qui la rend possible. Évidemment, cette technologie permet également la gestion et la surveillance du travail des policiers qui l’utilisent, et entraîne en retour le développement de techniques d’évasion du contrôle de leur part. C’est donc un aspect important de la formation d’une « sous-culture du policing transnational » que l’auteur décrit brillamment (ch. 3). En fait, en raison de l’utilisation massive et continue de l’information et des technologies de l’information dans la mission du maintien de l’ordre, le principe de base qui structure l’organisation policière transnationale et qui modèle ses praticiens dans leur perception de leur rôle et de leurs méthodes est la surveillance.

La description minutieuse du travail des policiers transnationaux que fait Sheptycki montre que leur image de bataillon de front dans la guerre au crime organisé est le produit des instances politiques et des gestionnaires policiers qui doivent justifier leur existence. En fait on perçoit une déconnexion assez marquée entre les niveaux administratifs des différentes organisations policières et le travail des agents sur le terrain. Alors que les agents sont occupés à des tâches multiples d’une variété vertigineuse, les quartiers généraux présentent leur travail à grands renforts de communiqués de presse montrant le côté plus séducteur de la lutte anti-gang — et désormais de la lutte antiterroriste. La déconnexion se révèle également au niveau de la communication entre les escouades et services policiers locaux. L’insistance des états-majors sur la formalisation, le contrôle, et la création et l’augmentation d’instances supra nationales centralisatrices telles qu’Europol et Interpol/OIPC se déploie dans une sphère politique et administrative entièrement divorcée des exigences de la sphère pratique, encourageant ainsi les échanges et la coopération informels. En fait l’exercice d’un contrôle trop strict et la plupart du temps improductif entraîne, oblige presque, la création d’un monde parallèle « sauvage » où la communication et la coopération sont plus efficaces mais, malheureusement, impossibles à surveiller.

Ces deux mondes parallèles se rejoignent tout de même dans ce qu’on pourrait appeler une « mythologie du renseignement criminel », qui vient modifier à la fois la pratique policière, la représentation qui en est donnée à l’extérieur et les relations entre les praticiens sur le terrain et les gestionnaires. Cette « sacralisation du renseignement », comme l’appelle l’auteur (184), est le résultat direct de l’adoption du nouveau modèle de police baptisé intelligence-led policing ou « travail de police basé sur le renseignement ». Lorsque le renseignement criminel porte sur des opérations complexes, menées sur le long terme, il devient à la fois plus difficile et plus crucial de le garder secret, ce qui lui confère une valeur maximale justement dans les affaires de criminalité organisée. Il est donc peu étonnant que pour des organisations policières qui ont pour première raison d’être le traitement et la communication d’information, la criminalité organisée devienne, nonobstant la quantité réelle de ressources qui y sont vouées, le symbole même du « vrai » travail de police.

L’adoption massive de la criminalité organisée transnationale comme ennemi N°1 de la communauté internationale des États dans le discours politique a plusieurs autres utilités politiques. Entre autres, elle s’imbrique magistralement bien dans la commercialisation de plus en plus grande des services de sécurité appliqués aux préoccupations locales des citoyens ordinaires, alors que la police publique glisse de plus en plus vers les questions de « sécurité nationale ». Elle occulte également un certain nombre d’autres phénomènes internationaux potentiellement dangereux mais dont le contrôle s’approcherait trop près d’intérêts économiques cruciaux pour les États qui dominent l’agenda des instances de police, comme les crimes environnementaux par exemple (230).

Écrit avant les événements de septembre 2001, le livre se termine sur un épilogue faisant la mise au point sur les fameux changements radicaux que le terrorisme aurait alors provoqués dans le maintien de l’ordre et les activités de sécurité nationale assurées par la police. Selon Sheptycki, « 9/11 » a peu eu d’impact réel sur les pratiques policières — son effet principal se retrouve davantage dans le discours sécuritaire et dans la création de nouvelles métaphores servant à décrire le travail de police transnationale. Bref, le crime à motif politique a plus d’impact sur la politique que sur la police.

Somme toute Sheptycki nous livre ici une ethnographie fascinante du travail quotidien de police; on y découvre également comment est construite son image, en conjonction avec celle des cibles qui fondent sa légitimité politique.