RECENSION DE LIVRE
   
  Public Policing in the 21st Century
Issues and Dilemmas in the US and Canada


Sous la direction de James Hodgson et Catherine Orban
Monsey (New York), Criminal Justice Press, 2005
   
 

Le livre de Hodgson et Orban se présente comme une introduction à certains problèmes auxquels font face les organismes de police publics à notre époque. En introduction, James Hodgson fait d’ailleurs un tour d’horizon fort utile des défis qui s’élèvent pour les corps de police, pour les gouvernements et pour les citoyens. Le reste de l’ouvrage est d’un intérêt mitigé.

Le premier chapitre, de William Burger, dresse un parallèle entre les fameux Palmer raids du début du 20e siècle et la Loi USAPATRIOT (« Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism ») votée à la hâte dans le sillage du massacre du 11 septembre 2001. Bien que le rappel du passé totalitaire du FBI et du Justice Department après la Révolution bolchevique soit fascinant, la comparaison avec le FBI de l’après-9/11 reste largement spéculative, les données étant tout simplement manquantes. Cependant, force est d’admettre que la prédiction semble assez solide, vus les déboires actuels de l’administration Bush au sujet des écoutes électroniques sans mandat autorisées par le président.

Pour Ronald Stansfield, auteur du second chapitre, la révolution informatique a eu et continuera d’avoir des effets sociopolitiques aussi profonds que la révolution industrielle ou la révolution agricole. Selon Stansfield, une société organisée autour de la production d’information a la capacité non seulement de décupler sa richesse, mais rend les frontières juridictionnelles traditionnelles obsolètes — deux facteurs cruciaux pour les entités responsables de la sécurité. Ainsi, comme l’ère agricole donna naissance aux polices de communauté et l’ère industrielle aux polices publiques/étatiques, l’ère de l’information aura sa police privée, facilitée par le consentement immédiat et spécifique des individus (par exemple, consentir à être fouillé pour avoir accès à un service considéré comme un privilège), par son omniprésence homogène à l’échelle planétaire et par le fait que les moyens de la payer vont en augmentant. Encore une fois, il s’agit d’un chapitre essentiellement futurologique, avec peu d’assises empiriques et surtout, fondé sur une vision un peu trop sélective de la « police privée ». Par exemple, l’auteur cache en note de fin de chapitre une discussion de deux lignes sur la redevabilité des entreprises de sécurité et la formation de leurs agents, deux aspects qui mériteraient sans doute davantage d’attention dans ce genre de prospective.

Le troisième chapitre construit un modèle d’analyse qui pourrait servir à évaluer l’effet des mesures de sécurité visibles sur le sentiment d’insécurité des citoyens. L’hypothèse, assez bien présentée, est que la multiplication de mesures de sécurité — et en particulier celles qui semblent installées à la hâte comme les barrières temporaires — augmentent l’impression d’insécurité, d’urgence et d’état de siège ressentie par les personnes qui les voient envahir leur réalité quotidienne. Il faut conclure, comme l’auteure Shari Mitchell, que des recherches plus poussées devraient être menées sur ce phénomène particulièrement intéressant.
Stephen Muzzatti prend la relève au quatrième chapitre et passe en revue différents événements survenus avant et après le 9/11 et qui, selon lui, annoncent la militarisation massive de la police, accompagnée de la « policisation » des forces armées (leur usage de plus en plus fréquent dans des tâches typiquement policières). L’argument n’est pas révolutionnaire mais la démonstration est brillante. Néanmoins, comme c’est le cas pour bien des recherches sur le phénomène, le concept de « militarisation policière » reste relativement flou et sa valeur à l’extérieur des pays dont la police est d’inspiration anglo-saxonne est douteuse (pour une discussion, voir Lemieux et Dupont, La militarisation des appareils policiers, Québec, les Presses de l’Université Laval, 2005). La Gendarmerie française est-elle une police militarisée ou une armée « policisée » ?

Le cinquième chapitre, écrit en collaboration par Abee Corb-Cinotti et Livy Visano, traite de la problématique en vogue de la cybercriminalité et du contrôle policier d’Internet. Le texte est un plaidoyer pour une augmentation des ressources policières et un affranchissement des éventuels cyberpoliciers de l’influence néfaste des politiciens et des experts en informatique et en criminalité. Corb-Cinotti et Visano souhaiteraient la maximisation des pouvoirs et des activités policières sur Internet, accompagnée d’un contrôle intensif des outils de protection utilisables par les usagers (comme les logiciels de chiffrage), sans réellement fonder ces demandes sur une démonstration empirique du besoin pressant supposé les justifier. Bien qu’ils restent assez flous sur cette question, la conclusion semble être que c’est l’idéologie du néo-libéralisme qui imposerait une conception fautive de la liberté, entravant le contrôle efficace des technologies de l’information. Ainsi, le défi du cyberpolicier du 21e siècle sera d’imposer sa vision d’Internet comme le repaire de tous les terroristes, pédophiles, fraudeurs, État voyous et autres démons (post)modernes, le prochain champ de bataille (virtuel) où le policier devra assurer la protection du citoyen.

Dans le chapitre suivant, David Stein part de l’affirmation que les incidents où des armes à feu ont été utilisées dans des écoles sont en augmentation, alors que les statistiques montrent généralement le contraire. Stein dresse ensuite un profil psychosocial du « tireur écolier » (school shooter) dans le but d’offrir un outil de prévention aux autorités scolaires. D’une manière ou d’une autre, le lecteur se demandera ce que ce chapitre vient faire dans un recueil sur les « problèmes et dilemmes de la police du 21e siècle ». L’apparition gratuite du mot « terroriste » dans le titre aide assez peu.

Le chapitre huit, écrit par Debra Kelley, porte sur les politiques d’arrestation des maris qui brutalisent leur épouse. Les données de sondages récents montrent clairement que la culture populaire a évolué au cours des 25 dernières années et que l’idée que la violence contre l’épouse est un acte criminel, dont les autorités doivent se charger, est désormais fermement implantée. Les politiques d’arrestation automatique du mari violent ont suivi ces développements. Cela dit, l’auteure remarque que le sort du mari dépend toujours en majorité de variables sociales comme l’évolution de la sous-culture policière et le comportement des protagonistes à l’arrivée des représentants de l’ordre. Ainsi, la logique de la dissuasion, sur laquelle les politiques d’arrestation automatique reposaient, semble correspondre assez peu à la réalité du terrain. Il est donc peu étonnant que les recherches les ayant évaluées soient peu concluantes. Par contre, elles semblent avoir eu un impact important sur les attitudes des policiers face aux problèmes de « violence domestique » auxquels ils ont régulièrement à faire face : ils ont moins tendance à blâmer la victime, comprennent la complexité de la dynamique de la violence et prennent au sérieux ce que leur disent les victimes.

Yvan Sun présente un résumé des recherches quantitatives ayant porté sur l’attitude des policiers selon leur appartenance ethnique. La raison pour laquelle les études qualitatives ont été exclues reste nébuleuse, puisque de toute façon le chapitre ne contient aucune méta-analyse des données. Pour la même raison, le choix de l’auteur de suivre les recherches dans l’opposition classique blancs/minorités, avec le rôle principal donné au concept suranné de « race », reste inexpliqué. Malgré l’intérêt indéniable de son travail et surtout des tableaux récapitulatifs (pp. 224-227, 230-233) l’auteur aurait pu, notant que les différences entre ces catégories « raciales » ne sont pas consistantes, discuter du bien fondé de continuer à les utiliser. Au contraire, il conclue avec l’injonction de reprendre la recherche selon cette conceptualisation bancale de l’identité sociale.

Le dernier chapitre, écrit par Catherine Orban, montre le chemin qui reste à faire pour arriver à une intégration satisfaisante des femmes dans les corps de police. Bien que les femmes soient de plus en plus présentes dans les rangs (tout en restant clairement en minorité), au chapitre de l’avancement et des promotions, la situation est peu reluisante. La raison principale est la sous-culture policière et la conceptualisation dominante de l’agent de police comme mâle, engagé dans des activités masculines et utilisant des outils, technologies et stratégies masculins. L’auteure suggère que le mécanisme qui retient les femmes au bas de l’échelle est essentiellement l’exigence informelle de « prouver » son allégeance à l’institution et aux autres policiers, exigence qui est généralement considérée comme remplie après trois ans de probation pour les policiers masculins mais qui perdure jusqu’à la retraite pour les femmes. Le chapitre est d’un intérêt certain, mais est basé sur une recherche qui a déjà été publiée ailleurs (en 1998).

Dans l’ensemble la mission du livre — de présenter une série de questions et de prédictions pour l’avenir de la police — est déjà remplie dès l’introduction, écrite par Hodgson. Ce qui suit est, pour l’essentiel, une série de revues de littérature qui pourront être utiles aux néophytes ou à ceux qui ne désirent qu’une connaissance élémentaire des problématiques. Ceux qui cherchent du nouveau devront se tourner vers d’autres publications.