RECENSION DE LIVRE
   
 

Responding to Youth Crime in Canada

Anthony Doob et Carla Cesaroni
Toronto, University of Toronto Press, 2004

   
 

Anthony Doob et Carla Cesaroni ont produit un ouvrage incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à l’administration de la justice des mineurs au Canada, ou dans la plupart des pays occidentaux qui sont aux prises avec une panique morale au sujet du comportement de leur population juvénile. En fait, bien que ceci dépasse les objectifs explicites des auteurs, Responding to Youth Crime in Canada en dit également long sur la justice pénale en général, ses objectifs, les représentations que s’en font les citoyens et la formation du discours politique à son sujet.

À cette époque des solutions-minute comme l’incarcération-choc ou short sharp shock comme on dit en anglais, un ouvrage comme celui-ci montre la progression vertigineuse de ce qu’on pourrait appeler l’irrationalité pénale, tout en permettant de remettre les choses en perspective avec une méga-dose de ces faits empiriques qui font de nos jours systématiquement défaut lors de l’élaboration de politiques pénales. La majeure partie du livre vise à démolir un certain nombre de mythes de plus en plus courants au sujet de la criminalité des mineurs et des moyens d’y répondre :

1. Le Canada est « laxiste » face aux jeunes contrevenants. Premièrement, le concept de laxisme est problématique si on veut introduire l’idée que des alternatives à la sanction pénale conventionnelle — la détention en milieu fermé — sont des réponses valables à la délinquance des jeunes. Dans la mesure où ces alternatives constituent un rejet des sanctions privatives de liberté, elles sont forcément « laxistes » si on décide à l’avance que les milieux fermés sont les seules issues acceptables de tout processus de traitement des contentieux. Le vrai mythe, par contre, est que le Canada est moins punitif que les autres pays occidentaux — en particulier que les États-Unis : au contraire, bien que les sentences soient plus courtes ici, Doob et Cesaroni démontrent qu’on a recours moins souvent aux sanctions privatives de liberté chez nos voisins du Sud.

2. Dans l’ensemble, les citoyens canadiens désirent que les jeunes soient plus sévèrement punis. Ceci est vrai, mais seulement si on pose la question en l’absence de toute alternative. Quand on soumet aux répondants que des conférences familiales sont disponibles, la proportion de ceux qui insistent quand même sur la détention chute sensiblement.

3. La nouvelle Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents (LSJPA) est plus punitive que l’ancienne Loi sur les jeunes contrevenants (LJC). En fait, c’est la présentation officielle de la nouvelle loi qui fut accompagnée d’un discours d’intransigeance punitive, pour satisfaire les entrepreneurs moraux conservateurs de l’Ouest canadien. Bien que le titre de la loi passe d’une approche « service » à une approche « justice pénale », en fait les provisions visant le renvoi à la justice des adultes, entre autres, sont loin de montrer une vision plus punitive.

4. La criminalité des jeunes augmente. Plusieurs études peu rigoureuses, fortement appuyées par une couverture médiatique enthousiaste, ont ces dernières années tenté de démontrer que la délinquance juvénile est en augmentation, ou pire, devient de plus en plus violente, ce que les statistiques ne supportent tout simplement pas. La délinquance des filles est également présentée comme problématique, alors que dans l’ensemble la proportion de la criminalité dont les jeunes filles sont responsables reste très faible.

5. Les sanctions pénales sont dissuasives. Doob et Cesaroni démontrent avec force qu’espérer que les sanctions de détention aient un effet neutre tient déjà de l’optimisme euphorique. Bien au contraire, sauf exception les sanctions privatives de liberté montrent un effet criminogène, effet qui augmente avec la fréquence et la sévérité des sentences. Pour ce qui est de la dissuasion générale, elle semble pratiquement impossible si on considère que i. les jeunes sont peu informés au sujet de la criminalité de leurs actes, et encore moins des coûts pénaux potentiels qui y sont associés ; ii. les sentences sévères sont rares et les membres du groupe de jeunes moyen ont peu de chances de s’y être frottés ; iii. les jeunes ont tendance à croire qu’ils réussiront à ne pas se faire prendre de toute façon ; iv. le risque de sentence grave, en soi, n’est pas nécessairement négatif, il peut ajouter à l’excitation de commettre l’acte quand même. Voilà pour la logique ; pour ce qui est des faits, il suffit de noter que personne n’a jamais pu démontrer empiriquement qu’un quelconque ajustement des sentences ait un effet dissuasif.

6. On peut faire confiance à tous les experts en délinquance juvénile. L’exemple le plus frappant de la dangerosité de cette affirmation tient à la loufoque prédiction qu’au début des années 2000 la société serait aux prises avec une génération de « super-prédateurs » juvéniles, faite entre autres par James Q. Wilson, criminologue de réputation internationale.

7. La délinquance est le résultat d’un manque de discipline. Au-delà de l’évidence tautologique (commettre un acte délinquant c’est contrevenir à la discipline conformiste) ce mythe est particulièrement à la mode et plusieurs traitements par application de discipline ont vu le jour. Qui dit discipline, dit militaire, et ainsi apparurent les fameux boot camps, un des plus retentissants échecs en matière de justice des mineurs. Envoyons nos enfants dans un camp (pseudo-)militaire et ils y apprendront à bien se tenir. La logique est impeccable, surtout si on l’isole des faits. Toutes les expériences du genre (incluant les couvre-feu, les incarcérations-choc, la « responsabilisation des parents ») ont échoué à diminuer la délinquance.
Dans une certaine mesure, l’insatisfaction du public face au droit pénal et à la justice des mineurs en particulier réside dans un raisonnement simple : le système pénal distribue des sanctions ; la criminalité des jeunes augmente ; donc les sanctions sont forcément insuffisantes. Bien qu’en réalité le système puisse fonctionner avec des alternatives à la sanction, que la criminalité n’augmente pas et donc que la conclusion poussant à des sanctions plus sévères soit irrecevable, l’opinion publique semble immunisée contre toute observation empirique. Ainsi, si l’ouvrage de Doob et Cesaroni a un défaut, c’est son optimisme assez peu fondé : si on donne suffisamment d’information aux citoyens, ils feront les choix les plus logiques. Le problème c’est qu’il n’existe pas de moyen de donner cette information, et surtout que l’information que le citoyen moyen jugera utile à sa décision est imprévisible (les coûts assez variés des différentes alternatives, par exemple, ne semblent pas affecter la réponse des individus sondés ; p. 153). Dans ces conditions, un renversement de l’écartement de l’expertise — surtout de l’expertise criminologique — de la prise de décision politique semble peu probable à court ou à moyen terme.